Je n’avais pas pris de vacances depuis des années, et le meilleur endroit où passer des vacances est le bled : vacances dans la famille donc pas tellement de dépenses ; vacances en terrain connu donc moment agréable ; vacances loin de la France donc moment reposant…
Je la connaissais déjà, depuis un moment… J’étais allé en Algérie il y a de cela des années, et elle avait – déjà ! – été la petite lumière dans cette période de ténèbres. Elle avait essayé… Malgré le chagrin, malgré les larmes que l’on cache difficilement à un enfant qui comprend si vite ce qui se passe… Elle avait essayé, malgré ce qu’elle-même avait vécu, de m’enchanter, de me redonner ce sourire qu’elle trouvait si beau, de nous redonner cet air jovial qu’elle attendait de nous, ces « étrangers de France » qu’elle n’avait vu que bébé, et que très rapidement… Elle avait essayé, du haut de ses petits moyens d’enfant…
En matière de vie difficile, elle était déjà passée maîtresse, à six ans !… Si nous, nous vivions à ce moment-là un épisode tragique ; en comparaison de sa vie d’enfant, et des crasses et des différents ballottements qu’elle avait subis, elle n’avait rien à nous envier en matière de chagrin… Et pourtant : et pourtant, elle avait toujours cette pêche, cet entrain de tous les instants… Ce que la plupart des gens qui l’entouraient prenait pour de l’agitation de mini-adolescente, je l’avais directement lié à ces difficiles moments qu’il ne sied guère de faire vivre à une enfant… Elle criait, elle courait dans tous les sens, elle tentait de s’échapper symboliquement d’une maison qui l’oppressait, quand sans doute on l’avait oppressée physiquement et moralement durant des années au sein de sa famille… Elle était intenable, elle n’écoutait personne, elle ne voulais se plier à l’autorité ni de sa maman, ni de ses nièces et tantes, ni de ses cousines… On lui avait fait vivre l’enfer durant des années avant de l’envoyer vivre ailleurs, dans un terrain inconnu, parmi des gens qu’elle n’avait à peine côtoyés, au sein d’une nouvelle famille… Un déracinement complet, qui la faisait « péter un plomb »…
L’été… Tout seul, pour deux semaines… À la découverte d’un pays, d’une ville, d’une culture que je n’avais vu et perçu qu’avec des yeux d’enfant ; le regard d’adolescent ; la réflexion, la pensée et le vécu de quelqu’un qui ne voyait en cet endroit qu’un lieu de vacances… Cette année-là, c’était la découverte parce que j’y allais seul, dans ma famille, et j’étais libre de voir ce que je voulais, de parcourir la ville en long en large et en travers, de parler à qui me semblait, de parcourir les sentiers, les lieux qui m’émerveillaient, les petites ambiances que j’avais perçues mais qui étaient restées vaguement impregnées dans ma mémoire…
Elle était là… Un petit séjour dans ma famille, installée dans une commune quelque peu éloignée mais qui est devenue comme toute proche au fur et à mesure des constructions et des édifications d’autoroutes… Elle avait ce sourire permanent ; elle avait encore cet entrain et cette joie de vivre qui illuminait son visage. Elle m’a ouvert la porte… Le grand sourire… Un vague souvenir…
Je l’avais adoptée d’entrée… On avait sympathisé tellement rapidement que je trouvais cela magnifique… Soubhan Allah… Le mot que je n’utilise jamais ; mais que je réserve à de rares occasions pour signifier les choses qui dépassent l’entendement, qui ne sont que du domaine de la Volonté de la Transcendance, ce petit coup de pouce dont Il a le secret… Un bienfait immense dans un sourire, dans une petite fille que la vie n’avait pas gâté mais qui donnait tout de son être…
Elle était mon ombre : je l’emmenais partout où j’allais pendant ces quatre jours ! Marchés populaires, grands magasins, glaciers dont elle adorait les productions, ballades dans les parcs où elle s’évertuait à squatter tantôt mes épaules, tantôt mes bras ; tantôt simplement nos regards se croisaient… Je la prenais sous mon aile, comme si elle était ma fille… Je lui donnais tout ce que je pouvais, des petites sucreries qu’elle affectionnait aux bras qu’elle demandait sans prononcer un mot… Elle dormait parfois avec moi, pour rester un peu plus longtemps à mes côtés ; elle se serrait contre moi durant les jours de pluie où le tonnerre grondait et la pluie battait ; et s’apaisait sitôt mes bras autour d’elle et le calme revenu…
Elle était mon Cœur… Deux semaines, passées aussi vite qu’une minute… Intense, dense, très occupées… J’avais redécouvert un pays que je ne connaissais qu’au travers de souvenirs vagues, et de livres hirsutes et secs qui parlaient tantôt de l’économie, tantôt de la politique, tantôt des gens qui l’habitent…
Le dernier soir, rassemblé dans la maison familiale… Elle était venue, avec sa « maman » adoptive, en fait sa Tante… Elle avait sorti ses beaux habits, pour quelques minutes, pour une nuit, pour un départ… Elle avait bien évidemment emmené avec elle son éternel sourire, qui ne la quittait que très peu… Les discussions précédant le départ sont toujours agréables : elles font revenir les souvenirs, elles évoquent des moments importants, elles ramènent des épisodes douloureux mais nécessaires, elles remettent en mémoire toutes ces choses que l’on oublie, que l’on occulte… Et elle était là… De son jeune âge, elle n’avait que ses grands yeux pour observer, et ses oreilles et une attention très prononcée pour écouter ces conversations de « grands »… Elle n’arrivait pas à tenir ; levée depuis l’aube, elle s’était endormie sur moi, avant que je la prenne dans les bras pour la cajoler quelques temps, puis l’emmener dans son lit pour la laisser aux bons soins de Morphée… Les discussions allaient bon train… Mais elles paraissaient bien futiles à côté de mon ptit bout, endormie dans mes bras…
Huit ans… Huit années d’existence mais elle m’avait donné tant, des choses qui ne s’apprennent que difficilement, ou dans la douleur… « On a souvent besoin d’un plus petit que soi », dit l’adage… On apprend aussi des choses essentielles de la Vie, d’un enfant… Ils sont cette innocence, ils ont cette proximité avec la Proximité, ils ont cette Nature Primordiale que l’on perd ou que l’on oublie quand vient la responsabilité… Mais ils savent encore transmettre, par leurs petits moyens, ces choses qui sont primordiales dans la Vie…
Samedi matin : le départ… Au revoir à tout le monde, le tour de tout le monde, les promesses de se revoir bientôt… Elle se cachait, elle ne voulait pas dire au revoir… Et puis ces mots, des mots d’une simplicité déroutante, des mots d’une banalité extrême pour les adultes mais qui, de la bouche d’un enfant, prennent une couleur originale… originelle ! Des mots qui vous vont droit au cœur, qui vous touchent comme une flèche tirée d’un arc, des mots simples, précis… percutants et qui vous laissent sans voix. « Tu m’emmènes ? – Mais je ne peux pas !… – Tu me mets dans ta valise ? – Mais Sawsem, tu vois bien que tu ne rentres pas dedans !… – Tu reviens l’année prochaine ? – Je ne sais pas !… – Mais pourquoi tu reviens pas ? – Parce que je travaille, ma ptite Sawsem… – Mais je veux partir avec toi !!!! – Mais je peux pas t’emmener, Sawsem… Mais si, t’es obligé !… Parce que je t’aime… » Trois mots… Trois mots que je ne peux pas oublier… Trois mots qui, en quelques secondes appellent des larmes, remettent en mémoire tous ces souvenirs, troublent comme jamais je ne l’ai été, font fondre… Pire qu’un sucre dans un espresso bien chaud ! Et je n’ai trouvé d’autre réponse que de la prendre dans les bras, la soulever tendrement… et lui faire un énorme bisou sur le front…
Jalousie des autres qui ne comprenaient rien… Des années sont passées, elle est devenue un petit bout de femme… J’espère simplement qu’il ne l’ont pas « eue », qu’ils ne l’ont pas moulée dans ce moule horrible qui enlève l’innocence des petits enfants pour en faire des gens qui soignent les formes pour Dieu mais en oublient parfois le fond et l’Essentiel…
« […] Je ne vous ai créé que pour que vous M’adoriez »